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La salle capitulaire (ou salle du chapitre)
a été bâtie vers 1160-1170, c'est-à-dire
une cinquantaine d'années après le début de
la construction de l'église
abbatiale Saint-Georges. En construisant l'église abbatiale,
les Bénédictins, qui prenaient la relève des
moines réguliers chassés par Guillaume de Tancarville,
n'ont détruit que partiellement l'église collégiale
de leurs prédécesseurs. Celle-ci s'élevait
juste au nord de la nouvelle église (voir plan).
L'abbé Louis, qui venait d'arriver à Boscherville
avec dix autres Bénédictins, mit en effet à
profit le chœur de la collégiale qui fut utilisé
comme salle du chapitre. Cette salle était en fait un prolongement
du bras nord du transept de la nouvelle église.
C'est au cours du long abbatiat de l'abbé Victor (1157-vers
1211) que fut élevée la nouvelle salle capitulaire
après démolition de l'ancien chœur. L'abbé
s'y fit d'ailleurs inhumer. On voyait encore l'emplacement de la
dalle mortuaire avant la Révolution.
L'époque était au style du roman finissant et la somptueuse
architecture des arcades de l'entrée s'en ressent. L'intérieur
de la salle est gothique. Sa voûte
originale s'étale sur trois travées. Les nervures,
à la mouluration assez simple, retombent à mi-hauteur
sur une jolie corniche
de type beauvaisin qui parcourt l'édifice sur trois côtés.
Sous la corniche, le mur est nu. Ce qu'on explique par le fait que,
lors des assemblées, les moines, assis sur des bancs, devaient
pouvoir s'adosser au mur sans être gênés par
la pierre.
Le département de la Seine-Inférieure a racheté
l'édifice en 1822, ce qui l'a sauvé de la destruction.
Riche en chapiteaux historiés, il nous est parvenu intact
dans ses grandes lignes. Les intempéries ont malheureusement
très altéré les sculptures de l'entrée
à la suite de la suppression du cloître par les Mauristes
au XVIIe siècle.
En 1992, les chapiteaux
et les statues-colonnes
ont été refaits. Les originaux se trouvent maintenant
au musée des Antiquités de Seine-Maritime et
dans des collections particulières.
La salle capitulaire fait partie du circuit touristique du visiteur
de l'abbaye. Il faut aller dans les jardins qui longent le côté
nord de l'église
abbatiale pour en trouver l'entrée. En 1926, dans son
étude pour le Congrès archéologique de France
tenu à Rouen,
l'historien Louis-Marie Michon oppose le nu de l'église
abbatiale à «l'élégance de l'architecture,
la somptuosité de la décoration, la finesse de la
sculpture de cette charmante salle». Il est presque certain,
selon lui, que l'abbé Victor a fait appel à des artistes
de Paris
ou de Chartres
pour exécuter un monument «où rien ne rappelle
la Normandie».
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L'abbatiale Saint-Georges et la salle capitulaire accolée au
bras nord du transept de l'église.
Dans l'encadré : la salle capitulaire vue de l'ouest.
Au XVIIe siècle, les Mauristes ont ajouté un étage au-dessus de la salle. |

Les très riches arcades de l'entrée sont d'un style roman finissant.
Les trois statues-colonnes et les chapiteaux sont des copies réalisées
dans les années 1990. |
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Architecture
de l'entrée.
Dans la photo ci-dessus, on constate que l'épaisseur
du mur d'entrée crée un très profond
intrados sous chacune des trois arcades. Pour meubler
le vide de ces intrados, l'artiste a eu l'idée
fort originale de simuler une voûte ogivale en
miniature à six voûtains. De chaque côté
de la voûte, les nervures retombent sur les épais
tailloirs qui dominent les colonnettes ouvragées.
Parmi toutes ces colonnettes, trois jouent le rôle
de statues-colonnes dans la plus pure tradition chartraine,
ce qui est quasiment unique en Normandie.
La présence de ces statues-colonnes pourrait
renforcer l'idée de Louis-Marie Michon exprimée
lors du Congrès archéologique de France
tenu à Rouen
en 1926. Idée selon laquelle des artistes venus
de l'Île-de-France ou de la région chartraine
seraient les auteurs des huit chapiteaux historiés
de la façade de l'ancienne
abbatiale. Certes, cette idée n'a pas été
retenue par les historiens dans le cours du XXe siècle,
mais on pourrait néanmoins imaginer le schéma
suivant :
1) Des sculpteurs d'un atelier de Chartres
viennent à Boscherville
vers 1120 pour exécuter les chapiteaux historiés de
la façade de l'abbatiale ;
2) Deux générations plus tard (cinquante
ans), d'autres chartrains arrivent pour réaliser
tout ou partie des sculptures de la salle capitulaire,
amenant avec eux le principe des statues-colonnes.
Quoi qu'il en soit, la griffe chartraine de ces statues-colonnes
est confirmée par la plupart des historiens.
Ainsi Jacques Le Maho et Nicolas Wasylyszyn écrivent
dans Saint-Georges de Boscherville, 2000 ans d'histoire
: «D'un point de vue stylistique, ces sculptures
sont absolument étrangères à la
tradition normande et la plupart des spécialistes
s'accordent à y reconnaître une influence
de l'Île-de-France, plus particulièrement
du pays de Chartres.»
En 2003, lors du Congrès archéologique
de France tenu à Rouen
et en Pays de Caux, Arnaud Timbert ne retient que le
principe d'une idée originaire d'Île-de-France.
Ses comparaisons avec les œuvres contemporaines
du Mans et d'Angers
le poussent à penser que l'exécution des
statues-colonnes de Boscherville «ne fut pas confiée
à un atelier issu du Bassin parisien.»
Louis-Marie Michon signale en 1926 qu'il y avait vraisemblablement
une quatrième statue-colonne, comme le montre
une lithographie du début du XIXe siècle.
Cette colonne aurait été brisée
à la Révolution, puis remplacée,
dans le courant du XIXe, par une colonne venant du cloître.
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La salle capitulaire vue depuis l'entrée.
Au Moyen Âge, les voûtains étaient peints.
Au premier niveau, le mur est nu et plat : les moines pouvaient
s'y adosser
sans gêne pendant les assemblées présidées
par l'abbé. |

L'église abbatiale, l'ancienne collégiale du XIe
siècle et la salle du chapitre.
Passez la souris sur l'image pour voir la salle du chapitre. |

Statue-colonne refaite : la Vie et les chapiteaux.
La femme porte les mots : VITA BEATA VOCOR (Je suis la
Vie éternelle).
La statue de la Vie écrase un démon dont on voit
les pattes. |

Plan de la salle capitulaire construite vers 1170.
Le dessin des nervures (8-6-8) est original. |

Statue-colonne refaite : saint Benoît et sa crosse, détail.
Saint Benoît porte le texte : FILI SUSCIPE DISCIPLINAM
(Mon fils, reçois la discipline). |
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Frise ornementale qui sépare les deux niveaux d'élévation
de la chapelle.
Cette corniche beauvaisine surmontait les têtes des moines
lors des assemblées. |

La salle capitulaire vue depuis l'est.
L'élévation occidentale reçoit trois grandes
baies au second niveau. |

Les colonnes de l'entrée sont terminées par des chapiteaux
du XIIe siècle refaits en 1992. |
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Statues-colonnes
: saint Benoît, la Vie et la Mort.
Les trois statues-colonnes des arcades s'identifient
à la vie monastique bénédictine
et à ses obligations. Le règle de saint
Benoît invite les moines à méditer
: il faut libérer son âme de la Mort et
la faire accéder à la Vie éternelle.
La règle donne à l''abbé le droit
de frapper les moines coupables de relâchement.
La statue de saint Benoît accueille celui qui
rentre dans la salle. Elle est située immédiatement
à droite lorsqu'on passe sous l'intrados de l'entrée
(voir photo plus
haut). Saint Benoît porte le texte : FILI
SUSCIPE DISCIPLINAM (Mon fils, reçois la
discipline). C'est un rappel impératif au respect
de la règle.
Derrière cette statue se tient une allégorie
de la Mort sous les traits d'une femme munie de couteaux.
Son phylactère exhibe un message menaçant
: EGO MORS HOMINEM JUGULO CORRIPIO (Je suis la
Mort, je saisis et j'égorge l'homme). Elle est
perchée sur un masque qui symbolise la mort.
En face de la Mort se tient la statue de la Vie. C'est
une autre femme, couronnée et au visage avenant
(donnée ci-contre). Son phylactère porte
l'inscription : VITA BEATA VOCOR (Je suis la
Vie éternelle). Elle écrase un démon
dont le sculpteur a représenté les pattes.
Jacques Le Maho et Nicolas Wasylyszyn écrivent dans
Saint-Georges de Boscherville, 2000 ans d'histoire
: «cet ensemble avait donc une fonction didactique en
forme d'avertissement : tout manquement à la Règle serait
sévèrement sanctionné ici-même par l'abbé, guide des
âmes et digne successeur de saint Benoît.» Ces menaces
n'étaient pas à prendre à la légère : parmi les chapiteaux
qui supportent les arcs des baies, on voit une scène
qui montre l'abbé
fouettant deux moines indisciplinés.
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Statues-colonnes refaites : saint Benoît (à gauche) et
la Mort (à droite).
La Mort, une femme tenant un couteau, affiche le message :
EGO MORS HOMINEM JUGULO CORRIPIO (Je suis la Mort, je
saisis et j'égorge l'homme).
La statue de la mort surmonte un masque qui symbolise la mort. |
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Les
chapiteaux historiés.
Les chapiteaux qui supportent les arcs des baies ont
été très dégradés
par les intempéries depuis la suppression du
cloître par les Mauristes au XVIIe siècle.
En 1974, dans Normandie romane, Lucien Musset
dénonçait leur aspect «malheureusement
aujourd'hui indéchiffrable».
En 2003, dans son article pour le Congrès
archéologique de France tenu à Rouen
et en Pays de Caux, Arnaud Timbert retrace l'histoire
récente de ces sculptures.
Grâce aux dessins de ces chapiteaux réalisés
au XIXe siècle par Eustache Hyacinthe Langlois,
enrichis des aquarelles de ce même auteur peintes
en 1822, il a été possible de refaire
l'ensemble des sculptures. Tâche accomplie en
1992.
En 1997, le Musée des Antiquités de
Seine-Maritime à Rouen
a pu acquérir les planches d'E. H. Langlois.
Ce sont donc des copies qui sont en place. Sur les trente
chapiteaux, treize sont figurés. Les chapiteaux
originaux sont en partie exposés au Musée
des Antiquités de Seine-Maritime à
Rouen.
Les autres sont dans des collections privées.
On peut regrouper ces chapiteaux figurés par
catégorie.
D'abord ceux qui illustrent l'Histoire sainte : José
arrêtant le soleil, l'Ouverture
du Jourdain devant l'Arche d'Alliance, le
Sacrifice d'Abraham, Dieu
demande à Abraham de poursuivre son chemin. S'y
trouveraient aussi Samson renversant la maison des Philistins
et l'histoire du Serpent d'airain.
À cette liste on peut ajouter l'histoire récente
: l'empereur
Constantin triomphant du paganisme.
Une autre catégorie rassemble quelques sculptures
autour d'un thème moral ou édifiant comme
le combat du vice et de la vertu ou la Conversion
de saint Eustache.
Enfin, reprenant le thème des statues-colonnes
sur le respect de la loi bénédictine,
un chapiteau présente une scène pittoresque
: la flagellation
de deux moines indisciplinés par leur abbé.
Les chapiteaux refaits ont été replacés
comme à l'origine. Le visiteur attentif s'apercevra
qu'on n'y décèle aucun ordre logique.
Lucien Musset l'exprimait déjà en 1974
: «Le désordre apparent de ces motifs laisse
rêveur : est-ce insouciance du maître d'œuvre ?
s'agit-il de remaniements postérieurs ?
ou existe-t-il, pour tout relier, quelque trame que
nous avons perdue ?»
L'auteur privilégie le remaniement ou l'insouciance,
mais faisons remarquer aussi qu'un ordonnancement éventuel
serait plutôt de la responsabilité du maître
d'ouvrage, c'est-à-dire de l'abbé Victor
qui a fait construire la salle capitulaire et qui détenait
nécessairement la haute main sur l'iconographie
sculptée.
Dans leurs symboles, leurs rappels historiques, voire
leurs menaces, ces chapiteaux ne s'adressaient pas aux
fidèles de base, mais, comme l'écrit Lucien
Musset, «à des esprits subtils et doctes,
comme l'étaient sans doute les moines de l'abbé
Victor.»
Reconnaissons avec notre auteur que l'intérêt
actuel des historiens comme des visiteurs porte avant
tout sur la beauté plastique des sculptures.
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Chapiteaux refaits en 1992 :
Scène de lutte ;
L'empereur-Constantin triomphant du paganisme ;
Josué arrêtant le soleil. |

Chapiteaux refaits en 1992 :
Josué arrêtant le soleil ;
L'Ouverture du Jourdain devant l'Arche d'Alliance. |

Ce chapiteau refait contient deux saynètes :
La prise de Jéricho ;
La flagellation de deux moines indisciplinés par l'abbé. |

Chapiteau refait : Constantin et l'Église triomphant
du paganisme. |

Chapiteau refait : la Conversion de saint Eustache. |

Copie du chapiteau des Musiciens, détail.
Est-ce Salomé dansant devant Hérode ? |

Chapiteaux refaits : un homme portant un porc ; scène de lutte. |

Chapiteau du XIIe siècle : L'entrée du Christ à Jérusalem.
Détail : le Christ est monté sur un âne.
Il porte une auréole qui est à moitié brisée. |
Chapiteau du XIIe siècle:
Vie d'Adam et Ève. ---»»»
Ce chapiteau provient de l'ancien cloître démoli
par les Mauristes.
Détail : Adam garde les moutons.
Caïn et Abel offrent des présents à
Dieu. |
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Documentation : + «Saint-Georges de Boscherville,
2000 ans d'histoire» de Jacques Le Maho et Nicolas Wasylyszyn, éditions
GRAPC, 2008
+ «Congrès archéologique de France, Monuments de Rouen et du Pays
de Caux», Société française d'archéologie, 2003
+ «Congrès archéologique de France tenu à Rouen en 1926», Société
française d'archéologie, 1927
+ «Normandie romane» de Lucien Musset, éditions Zodiaque, collection
La Nuit des Temps, 1974. |
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